mardi 29 juillet 2008

Le dur métier d'informaticien

Plus jeune, je voulais être avocat mais je me suis royalement ennuyé en fac de droit. Les cours ne me passionnaient pas plus que ça, les étudiantes n'étaient pas les canons qu'on voit dans les séries américaines sur les campus, et quand j'ai réalisé que je devrais défendre plus de coupables que d'innocents, mes très hautes valeurs morales m'ont dissuadé de poursuivre dans cette voie. N'étant pas un vil gauchiste et refusant d'être un parasite inactif, je me suis donc lancé sur le marché du travail pour accomplir toutes sortes de tâches ingrates mais qui me permirent de m'acheter à crédit mon premier ordinateur rien qu'à moi. Je passais dans la foulée le concours de la gendarmerie mais l'idée d'être fonctionnaire, même si pas des plus pourris vu que les militaires ne peuvent pas faire grève, ne me tentait guère. J'ai donc dénoncé mon contrat assez rapidement.
Puis je suis revenu à un de mes centres d'interêt premiers, l'informatique.
Les études expédiées, une brillante carrière de jeune cadre dynamique pouvait commencer.

Pour ceux qui seraient tentés, voici un rapide descriptif de la situation actuelle, de mon point de vue.
D'abord, poussez jusqu'à l'ingénierie, n'arrêtez pas avant, sans quoi vous vous ferez entuber, comme moi, sur le salaire. Les titres d'ingénieur en informatique sont encore assez recherchés, ce qui vous mettra en position de force lors des entretiens.

Lors des entretiens donc, on vous dira qu'on voudrait bien vous engager, mais que vous manquez d'expérience professionnelle. Ce qui est normal vu que vous sortez des études et qu'en toute logique, ils l'avaient vu sur votre CV avant de vous convoquer, mais passons. Finalement, ils veulent bien vous faire une fleur, et vous faire signer un contrat. Et pas n'importe quoi, un CDI, rien de moins! Par contre, ce sera 23K euros par an, parce que vraiment, vous n'avez pas d'expérience professionnelle, c'est une faveur que l'on vous fait là, et vous seriez bien avisé d'accepter!
Et puis ce sera statut cadre, ça permet de vous garder sous pression pendant 6 mois de période d'essai, et les heures supp' ne sont pas payées.
Certains vous diront avec un air complice qu'en plus, vous aurez des tickets restaurant! Là, devant le pont d'or qu'on vous fait, vous craquez et signez sans même lire le contrat de peur qu'on ne vous le retire des mains.

Ensuite, abandonnez toute idée prestige dans votre travail. Comme tout le monde, vous intègrerez une SSII (Société de Service en Ingénierie Informatique) "à taille humaine" après un entretien rapide avec une "attachée de recrutement" de 22 ans top canon et quelques tests complètement hors sujet, qui vous promettra une mission formidable et passionnante dans "un grand compte de la finance internationale". Dans la pratique, vous serez chargé de dépanner les BlackBerry dernier cri des "traders", qu'ils ont laissé tomber dans le sable lors de leurs dernières vacances aux Seychelles.
Vous apprendrez ainsi que "flexibilité" signifie astreintes le week end et horaires en 3/8, "population VIP" est en réalité une façon polie de qualifier les centaines de connards de yuppies imbuvables et hautains auxquels vous aurez à faire chaque jour, et "réactivité" est synonyme de charge de travail impossible à réaliser dans les temps impartis.
Si vous êtes chanceux vous tomberez sur des collègues sympathiques, ce qui vous permettra de tenir le coup. Entre esclaves on rigole bien, généralement.
Si vous êtes moins chanceux, vous tomberez sur des collègues barbants, dont la passion exclusive est aux choix l'informatique, la moto, ou le football. Rarement les trois en même temps. Il vous faudra alors choisir votre camp, au risque d'être exclu de tout semblant de rapport social. Si comme moi, votre truc c'est de bouquiner, n'en dites rien! Vous passeriez pour quelqu'un de bizarre et seriez vite mis en quarantaine. Ne lancez jamais un débat sérieux, la médiocrité des arguments employés et le niveau moyen du raisonnement de vos collègues vous jettera tout droit dans les affres de la dépression mélancolique. Choisissez un des clans précités et tenez vous en là.
Le plus abordable serait celui des amateurs de foot. Mettez le site de l'Equipe en page d'accueil de votre PC, ça fera le type qui s'interesse à la chose. Ne vous contentez pas de commenter les performances de l'équipe de France en coupe du monde ou autre compétition majeure, depuis 1998, tout le monde fait la même chose, vous seriez vite démasqué. Prenez quelque chose de plus confidentiel comme la Ligue espagnole, et regardez quelques vidéos de buts sur youtube. Vous pouvez partir plus tôt pour "ne pas rater le match" histoire de parfaire votre couverture, mais n'en abusez pas et n'en faites jamais trop.
Si vraiment le foot vous debecte, vous pouvez tenter de passer votre permis moto. 100% des informaticiens en ont une. Vous pourrez ainsi parler des "pointes que vous avez tapé sur le périph" en vous foutant des radar, ou des "remontées de files trop mortelles" sur les maréchaux. Même si tous vous décrivent un comportement de futur donneur d'organes, râlez sur les débutants et les mauvais motards. Accusez les conducteurs de voitures de tous les maux. Appelez les "les caisseux". Il faudra aussi vous parfaire en mécanique mais je ne serai pas d'une grande aide. Utilisez google et regardez des vidéos de grand prix sur Youtube.


A votre riante mission, il faudra rajouter tous les inconvénients inhérents au modèle commercial des SSII. Déjà, dites vous que vous êtes un intérimaire de luxe. J'ai en horreur ces types qui se présentent comme "consultants" ou "faisant partie d'une société de conseil". Vous travaillez vous pour la SSII "Arnaque Infogérence", qui vous envoie chez tel ou tel client, autrement dit, il n'y a pas de différence majeure entre votre société et Manpower ou n'importe quelle autre boite d'intérim. N'essayez pas de vous mentir à vous même en vous inventant un statut social plus élevé que la moyenne, plus dure sera la chute.

Votre SSII et ses principaux interlocuteurs, en l'occurence votre commercial, celui qui sera chargé de bidonner votre CV en rajoutant des technologies sur lesquelles vous avez quelques maigres connaissances théoriques pour vous vendre à des clients, seront au début très coulants. Ayant du mal à recruter pour cause de secteur professionnel en tension et de la réputation exécrable qu'ils se sont créés (à raison), ils vous auront à la bonne au début, si la mission se passe bien. Ensuite ça se gâte. Quand vous demanderez à fuir votre mission actuelle, on vous fera comprendre que si ça se passe mal, c'est de votre faute, que vous avez bien de la chance d'avoir été recruté et que c'est une excellente opportunité pour se faire la main, que ça fera super bien d'avoir le nom d'une grosse banque sur son CV, et que de toutes façons ils n'ont rien d'autre à vous proposer en ce moment.
Si vraiment vous n'en pouvez plus et que ça commence à se ressentir sur vos performances, on vous retirera de la mission en vous faisant comprendre que vous êtes vraiment le dernier des étrons, et on vous placera en intercontrat. L'intercontrat, c'est la période pendant laquelle vous n'avez pas de mission que vous devez passer au siège de la SSII, à ne rien faire la plupart du temps. Soit vous craquez rapidement et démissionnez, soit ils vous proposeront deux missions encore plus pourries que celle que vous venez de quitter. Deux refus de votre part et c'est la porte, c'est la convention collective qui le veut.
Là, vous devrez tout reprendre à zéro, mais vous aurez un début d'expérience professionnelle, et vous serez suffisamment aguerri pour passer en position de force lors des entretiens. Bidonnez votre ancien salaire, et demandez encore plus. Brodez comme un goret sur toutes les technologies que vous avez vaguement abordées dans vos missions et parlez en d'un air sur de vous, ça n'est pas la greluche en mini jupe qui vous recevra qui pourra vérifier si vous dites vrai ou pas. Dites lui exactement ce qu'elle a envie d'entendre, nul besoin d'être un professionnel de la manipulation pour donner une bonne image de vous à ce genre de population.
Là, vous devriez commencer à évoluer dans le bon sens. Vous serez toujours intérimaire de luxe, mais mieux payé.

Oubliez les congés payés, vous ne resterez jamais suffisamment longtemps dans la même SSII pour en bénéficier. Soyez prévoyant et ne dépensez pas votre solde de tout compte en coke et en putes, partez souffler un peu à la cambrousse avant de vous remettre dans le bain. Ne dites jamais que vous avez démissioné ou que vous êtes disponible immédiatement! On vous dira que "vous puez le chômage". Dites que vous êtes en poste mais "à l'écoute du marché" et on essaiera à tous les prix de vous débaucher!

Après un certain temps, vous gagnerez suffisamment de pognon pour passer outre les aspects négatifs de la SSII, et vous commencerez à retrouver confiance en vous. Problème, vous approchez de la trentaine, ce qui signifie que dans un secteur où le jeunisme fanatique fait des ravages, vous n'avez plus que quelques années avant d'être au chômage. Anticipez et faites vous débaucher par un de vos clients. Si celui ci ne recrute pas, changez de mission jusqu'à ce que ça fonctionne.
Lâchez la technique, les jeunes le feront mieux que vous, et mettez vous au management. Inutile d'être compétent, ça n'est pas ce qui caractérise la profession et à moins de commettre une bévue majeure, vous devriez pouvoir attendre l'âge de la retraite tranquillement, à moins que comme moi, vous n'ayez décidé d'adopter la retraite par capitalisation pour anticiper la faillite de cet état moribond qu'est la France et son système collectiviste de voleurs.


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